Comment grandir lorsque l’on est « qu’une fille » au sein d’une famille pauvre, déclassée, incestuelle ? Dans le jeu des 7 familles, on trouve ici un père macho, mégalomane, à la violence inouïe ; une mère narcissique, abusive, qui « fait ses coups en douce » ; un frère aîné, « génial », schizophrène, tabassant « tout ce qui bouge ». En peu de mots, ce sont là les membres tordus qui entourent l’enfance de Jeanne au quotidien, avec lesquels elle doit composer pour s’élever, elle n’a pas le choix. Mais il est vrai que c’était clair dès le début, la maman qu’elle aimait le lui a toujours dit : « Tu es de trop, comme ton père et moi quand on est nés, on ne te voulait pas… Tu te démerdes maintenant ! De toute façon, tu es arrivée parce qu’on baisait comme des lapins ! » ; suivaient les rires maternels éclatant les murs moisis d’une chambre sans témoin. Et puis il y a le reste de la famille, le « reste » comme ces restes qu’on laisse au fond de l’assiette et qui finissent à la poubelle. Il y a des adultes qui flottent, des hommes sans foi ni loi, des femmes massacrées, dures ou soumises, parfois les deux, des mômes invisibles qui cherchent une issue, le chemin à trouver pour apparaître.
Guidée par un radar émotionnel aiguisé et une mémoire d’éléphant hors norme, la petite Jeanne survit en dehors de son « foyer » qui déménage sans cesse. Avec pour toile de fond le petit écran – sorte de « fenêtre ouverte sur le monde » –, la forêt, l’école et l’hypermarché Carrefour sont ses terrains de jeu – des zones d’autonomie temporaire. Au cœur des années 1970 qui marquent la fin des Trente Glorieuses, où le plus bas de l’échelle sociale côtoie les pédophiles et les artistes, Claude François et Niki de Saint-Phalle, Jeanne traverse l’époque du tout plastique et des paillettes, en témoin impuissant de la fin d’un monde faussement joyeux qui sacrifie les filles et la Nature, au nom d’un patriarcat de pacotille et d’un capitalisme orchestré par des prédateurs vidés d’humanité.
Titulaire d’un master 2 « Histoire et Civilisations », journaliste indépendante, Rosa Sand commence à écrire adolescente, d’abord des poèmes et des nouvelles, puis de nombreux textes sur l’art. Avec Et voici la couleur, elle signe un premier roman, intimiste et politique.